Les mots que je n’ai pas dits

Il y a quelques mois, le Cher Homme est mort.

Nous nous étions beaucoup éloignés ces deux-trois dernières années. Je suis partie en congé maternité, H. est né, j’ai laissé l’agence de côté quelques mois, non sans garder contact avec plusieurs collègues / collaborateurs. Lui, je ne sais pas trop pourquoi, je l’ai “snobé”. À dessein, ça, en revanche, je le sais.

Je ne lui ai pas envoyé de faire-part, je ne lui ai pas donné de nouvelles, ni ne lui en ai demandé. Pire, je crois bien avoir un peu médit de lui auprès d’une collègue qui avait bossé avec lui en mon absence. Je lui en voulais, quelque part, de je ne sais trop quoi. Enfin si, de ne pas avoir pris, lui, de mes nouvelles. J’avais l’impression que ses belles paroles, “en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur moi”, c’était du pipeau, des mots faciles à dire pour un expert de la com. Alors mon silence lui prouvait que, moi non plus, je ne pensais pas à lui.

Et pourtant, je savais, j’étais même la seule, à l’agence, à savoir qu’il était malade. Très malade. Il me l’avait dit, en confidence, le jour où nous avions pris un verre et parlé de beaucoup de choses. Il m’avait fait promettre de ne le répéter à personne, pas même à BigBoss Nobru, et c’est peut-être la première promesse de silence que j’ai tenue dans ma vie. Je n’ai jamais parlé à personne de son cancer, ses traitements qui l’épuisaient, de la douleur qui le rongeait et qui, lorsqu’on l’observait un peu, se devinait sous une grimace, une pâleur, un geste de fatigue.

W. voulait vivre, travailler. Ne voulait pas de pitié – ou peut-être perdre ses contrats. Mais moi, MOI, je savais. Et jamais, jamais, je ne lui ai demandé, lorsque je suis partie, comment il allait… parce que, pour moi, c’était à lui de me contacter en premier ! Il était tellement fier, parfois à la limite de l’arrogance, que je n’ai même pas imaginé que le cancer aurait le dernier mot. Qu’il mourrait à l’hôpital. Et il ne me l’a même pas dit. Il ne m’a même pas dérangée. Et je lui en veux pour ça aussi. Parce que je voulais croire qu’on était réellement amis et qu’il n’a pas pensé que sa disparition, que j’apprendrais brutalement, pourrait me chagriner réellement (c’est égocentrique, je sais).

Je parle de W., comme ça, ça paraît un peu décousu, mais parce qu’il est le premier à m’avoir écoutée – sans une pointe de moquerie ou de scepticisme, sans tenter de me décourager ou de me raisonner – parler de mes aspirations secrètes. Il voulait savoir ce que je voulais réellement faire dans la vie, il pensait que je n’étais pas à ma place. Il m’a encouragée, il m’a poussée, un peu secouée pour que je mette des mots sur des idées vagues : “il faut en parler, même si ça vous paraît flou, incertain pour le moment. Plus vous en parlerez, plus ça se précisera, se décantera.”

J’ai laissé le temps s’écouler pour que cette disparition, inattendue, quasi irréelle, se fonde doucement dans le fatras du quotidien puis les décombres du passé. Bien que j’en aie été très touchée. Je continue de lui en vouloir de ne plus être là pour que je puisse lui dire “merci, c’est un peu grâce à vous que j’ai avancé”. Il est probable que, les derniers mois, il n’ait pas du tout pensé à moi, mais moi, je penserai à lui. Il l’ignorait peut-être et je ne lui ai sans doute pas démontré correctement, mais il était à mes yeux et mon cœur un ami.

Adieu l’ami.

Figures

Je bats comme des cartes
Malgré moi des visages,
Et, tous, ils me sont chers.
Parfois l’un tombe à terre
Et j’ai beau le chercher
La carte a disparu.
Je n’en sais rien de plus.
C’était un beau visage
Pourtant, que j’aimais bien.
Je bats les autres cartes.
L’inquiet de ma chambre,
Je veux dire mon coeur,
Continue à brûler
Mais non pour cette carte,
Qu’une autre a remplacée :
C’est nouveau visage,
Le jeu reste complet
Mais toujours mutilé.
C’est tout ce que je sais,
Nul n’en sait d’avantage.

Jules Supervielle
Les Amis inconnus, 1934


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