Vu le dimanche 19 juin 2011 au Cours Florent (Paris)
Pas évident de porter sur scène une histoire complexe qui interroge les contradictions de l’action humanitaire, les méandres de l’administration procédurière et la sincérité des engagements. Telle est pourtant l’ambition de la jaguar et l’éléphant, pièce adaptée au théâtre et mise en scène par Benoit Guibert, d’après le roman un Eléphant dans une chaussette de Roberto Garcia. Ayant lui-même travaillé à l’ONU, celui-ci connaît parfaitement son sujet. Il semblerait même qu’il se soit inspiré de sa propre expérience…
Ce dimanche soir, il faisait bien chaud dans cette petite salle bondée du Cours Florent, mais cela ne m’a pas empêchée d’être agréablement surprise par cette pièce. Intéressante et intelligente, elle est interprétée avec coeur par six comédiens plutôt convaincants, à commencer par l’auteur lui-même dans le rôle principal.
Le départ est cependant un peu lent et il faut un petit moment avant de comprendre de quoi il s’agit : Patrick Roméro, fringant quadragénaire se voit, ou plutôt se fait confier à l’ONU 200 millions de dollars pour coordonner un programme de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose en République Démocratique du Congo, pays ravagé par la guerre et la misère. Sûr de lui, quelque peu arrogant et narcissique, il contourne les interminables procédures habituelles pour financer son programme. Roméro est un personnage intrigant : désireux d’aider, vite et efficacement, certainement, mais aventurier avant tout, séducteur, fêtard et en roulant sans complexe en jaguar dans les pays les plus pauvres. Forcément, son anticonformisme attire les soupçons. L’aide internationale ne lui aurait-elle pas profité au passage ? Paul Harrison, un flic formé à la fraude financière internationale, en est persuadé et le traque pour qu’il craque. Mais dans ce face-à-face tendu, la seule vraie perdante sera encore et toujours la RDC.

La mise en scène est alerte, émaillée d’idées séduisantes qui donnent une belle atmosphère à l’ensemble et servent un texte bien écrit : l’utilisation de la musique, très présente, ne manque pas de poésie lorsqu’elle évoque les rivages de l’Afrique. Certaines ruptures dansées (deux numéros de claquettes) et chantées sont, au premier abord déstabilisantes, mais apportent, pour les plus réussies, légèreté ou, au contraire, tension à l’intrigue.
Entre humour et gravité, la jaguar et l’éléphant parle habilement de l’absurdité d’un système complexe (vaut-il mieux donner vite beaucoup d’argent, même si certains en prennent leur part au passage, ou perdre du temps et toujours de l’argent, dans des procédures censées garantir l’honnêteté des actions ?), de l’imbrication de mobiles très divers (humanistes, financiers, politiques…) dans l’engagement humanitaire et oppose une certaine “doctrine des bonnes intentions” à un cynisme certain (?), qui n’est en définitive pas pire dans ses résultats immédiats.
Quoiqu’il en soit, le sujet ne m’attirait pas spécialement a priori ; je l’ai trouvé finalement passionnant. Malgré quelques imperfections (il s’agissait d’une avant-première), il y a du talent là-dedans, c’est sûr. Il y a donc fort à parier (en tout cas, je l’espère, pour la troupe enthousiaste qui s’est lancée dans ce sujet peu politiquement correct), quand cette pièce aura été un peu “retravaillée”, qu’on en entende parler un jour, au-delà de l’intimité du Cours Florent.
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