Samedi, je suis donc allée au Festival de Solliès Ville, joli petit village perché sur une colline, à quelques kilomètres de Carqueiranne, faire le plein de BD et de dédicaces.
Enfin, le plein de BD… N’ayant pas prévu cette excursion, dont j’ai pris connaissance en voyant les affiches une fois arrivée dans le Var, je n’avais évidemment pas pensé à emporter ici mes BD originales et je savais que j’allais être obligée de racheter certains albums. Du coup, j’ai prudemment restreint mon budget à 50-60€ d’achat – pasque sinon, je crois que je ne partirai jamais au Japon au printemps prochain.
La liste des auteurs invités à cette 20e édition était assez exceptionnelle. Pour n’en citer que quelques uns : Arleston (scénariste de Lanfeust de Troy et tous ses dérivés), Berberian, Boucq, JC Denis, Guarnido, les frères Jouvray, Lax, Le Gall, Loustal, Makyo, Margerin, Peeters et Schuiten (invité d’honneur), Ptiluc, Tardi, Trondheim… et même Marcel Marlier, le créateur de la fameuse petite Martine, victime innocente de nombreux détournements aujourd’hui taris suite à la demande de Casterman. C’est désormais un monsieur âgé, qui continue immuablement de produire des albums et qui a attiré à son stand pas mal de monde, même s’il me semble qu’il ne dessinait pas vraiment à proprement parler (il dédicaçait plutôt les livres et offrait des ex-libris, mais je n’en suis pas sûre car il y avait foule lorsque j’ai tenté de m’approcher.)
Bref ! J’ai la big flemme de mettre des liens vers tous ces gens monstrueusement talentueux. Mais sur la soixantaine d’auteurs invités, il y en avait près d’un tiers qui m’intéressait ! Il m’a donc fallu faire un douloureux et draconien choix.
Parmi mes incontournables : Lewis Trondheim, raté il y a quelques années grâce, hum, à mon sens de l’orientation hors du commun et dont Djé et moi sommes fans depuis des lustres. Il y a environ 10 ans, j’avais échangé quelques mails avec lui alors que son site n’en était qu’à ses balbutiements. Il était très drôle et sympa ; maintenant, il est largement plus sollicité. Il me fallait à tout prix lui soutirer DEUX dédicaces, une pour moi et une pour Djé.
Ensuite, Guarnido était lui aussi ma priorité : si les scénarii de Blacksad ont un peu baissé en qualité depuis le premier tome qui était canonissime de la couv à la dernière page, le dessin est, lui, resté extraordinaire. Guarnido a bossé pour Disney et son impressionnant bestiaire s’en ressent. Il était sans conteste l’une des stars du week-end et l’immense file d’attente devant son stand décourageait d’emblée.
Puis venaient, dans ma liste, les frères Jouvray (dont la série Lincoln m’avait été recommandée il y a longtemps par PaM) et Berberian (du duo Dupuy-Berberian) dont le trait et l’humour tout en élégance me plaisent.
Dans l’idéal, j’aurais également adoré pouvoir me faire dédicacer Kiki de Montparnasse par Catel et Bocquet, et pouvoir approcher Tardi, Schuiten, Makyo, Le Gall, Lepage, Lax, Loustal, JC Denis, Sicomoro et Sandoval, mais seule, c’était tout bonnement impossible. J’ai à peine eu le temps de flâner entre les stands de bouquinistes qui proposaient de vieux albums d’occaz pas chers ou des EO à prix exorbitants – cela dit, c’est peut-être pas plus mal pour mon compte en banque ^^. Car ce qu’il faut savoir, quand on est “chasseur de dédicaces”, c’est qu’on passe la majeure partie de son temps à attendre pour obtenir un précieux dessin de l’une de nos idoles. Et plus le dessinateur est célèbre, plus l’attente est longue !!! Et avec les gros monomaniaques atteints de collectionnite aiguë qui passent leur temps à écumer les festivals BD (et qui font parfois la queue depuis des heures, comme pour un concert de rock), la concurrence est rude.
Personnellement, j’adore la BD, je suis prête à faire 3h de queue seule sans hésiter, s’il le faut, pour approcher un auteur que j’apprécie et admire particulièrement, mais élaborer des stratégies de malade pour être au bon endroit au bon moment, entraîner mes proches dans une telle folie ou être encore un puriste de l’édition originale me paraît un poilichon exagéré. Un jeune homme (légèrement, hum) fanatique avait visiblement dépêché sa mère et sa soeur (ou sa copine) à la chasse aux dédicaces et il les boostait en disant à sa pauvre mère qui avait fait 2h de queue pour Le Gall, qui ne s’était finalement pas pointé : “Machine est plus efficace que toi”, tout en trimballant sa valise (sic !) de BD ! C’est sûr qu’avec un tel escadron, il a eu dix fois plus de dédicaces que moi 🙂
Mais foin de digressions…
Arrivée à Solliès Ville, après une grosse suée d’angoisse dans les petites ruelles étroites en pente du village, dans lesquelles je m’étais inconsciemment engouffrée et où j’ai cru casser la Clio, j’ai été saisie d’un énorme découragement à la vue de la charmante place envahie de stands divers et variés. Moi, plus j’ai le choix, plus je stresse. Du coup, le premier sentiment que j’ai eu, en traversant avec des yeux exhorbités la foule joyeuse de BDphiles, BDvores et BDphages, est un sentiment de complète impuissance et de déplaisir total. Comment procéder ? Par quoi commencer ? Et seule parmi cette foule, à quoi bon ? Le stand de Guarnido était déjà pris d’assaut par au moins une quarantaine de fans, celui des Jouvray ne déméritait pas, je ne voyais Berberian nulle part et Trondheim était introuvable.

Après un instant de panique désorganisée, je me suis décidée à aller acheter 3 albums au stand Fnac : un Blacksad, que j’avais déjà puisque je les ai tous, une réédition (alors que j’ai l’originale chez moi !), un Monsieur Jean et le tome 1 de Lincoln. Puis, j’ai commencé par faire la queue pour Guarnido. Mais voyant la foultitude de sièges et sacs posés devant moi, j’ai vite compris que j’allais passer mon après-midi à attendre pour me faire refouler en soirée, les auteurs ne dédicaçant qu’entre 16h et 19h ! Je me suis donc mise en route pour Trondheim, que j’ai finalement trouvé à un autre stand. A peine deux ou trois personnes attendaient devant moi, équipées de strapontins. Elles avaient posé sacs et sièges et étaient parties, peut-être se désaltérer ou se mettre à l’ombre. On sentait les pros de la stratégie. Moi, ça m’énerve un peu cette mentalité “j’ai-la-gagne” dans ce contexte, comme si ce qui devrait être un plaisir était une bataille ou une course ! Pffff…
Vite, vite, je suis retournée en vitesse à la Fnac, racheter deux Lapinot. Le vendeur, charmant, m’a offert un ex-libris de De Cape et de Crocs, l’une de mes séries favorites (bon, je lui ai un peu forcé la main – subtilement -, mais après tout, il l’avait offert à la dame devant qui n’avait acheté qu’une BD alors que j’en payais cinq. Et je suis réellement fan de DCeDC !)
L’après-midi débutait finalement bien.
Mon sac Fnac en toile sous le bras, je reviens m’installer dans la file Trondheim, debout, en plein soleil. Juste après moi, la file s’allonge. Ah ah. Quelques instants plus tard, une voix s’élève à côté de moi : “Ah, j’avais posé mes sacs là. Mais bon, je vais pas vous passer devant, je vais aller en fin de queue.” Je lève les yeux. Un grand gaillard me sourit en désignant le sac posé devant moi. “Bin non, il est bête lui”, je pense, tout en lui disant : “Vous plaisantez, si vous étiez là avant, allez-y.” Je le laisse donc passer devant moi et me replonge dans ma lecture de Lincoln.
“Ah, je l’ai jamais lue, cette BD”.
OoooOoooooOooh le gros relou !
Alors là non ! Je suis là bien tranquille, on en a sûrement pour plus d’une heure de queue avant que Lewis se pointe, j’ai pas envie qu’un mec que je connais ni d’Eve ni des dents vienne me faire la parlotte. Mais bon, il s’entête, le gars, même si je réponds d’abord par monosyllabes, d’un ton poli mais qui est censé signifier clairement : “Parle à mon c*l, ma tête est malade.” Rien n’y fait. Il parle, il parle. En même temps, il faut bien reconnaître qu’il EST sympathique et nature. Après tout, je peux essayer de lui parler une heure, mon album ne me durera pas aussi longtemps. On se met donc à discuter et c’est à ce moment que je réalise ce qu’il y a de vraiment sympa dans un festival BD, hormis le fait d’approcher des auteurs que l’on admire et nonobstant les espèces de fous extrémistes de la dédicace : c’est de rencontrer des gens agréables qui partagent la même passion, voire sont de vrais spécialistes aux avis enrichissants. Je me retrouve donc à faire la causette et rigoler avec ce grand type et une autre fille derrière nous dont le copain, bénévole sur le festival, possède plus de mille BD !!! La fille est prof des écoles et a fait bosser ses élèves sur un album de Trondheim. Le grand gars vient d’Antibes, il est venu en train et s’est tapé toute la montée de la colline à pied ce qui l’a obligé à changer de t-shirt. Il s’appelle Denis, je crois, d’après ce que j’ai entendu lorsqu’il s’est fait dédicacer son album, mais j’en mettrais pas ma main à couper. Je l’ai recroisé un peu plus tard mais on n’a pas osé s’échanger nos adresses mails et on s’est bêtement dit : “A un prochain festival !”
C’est ça. Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu !
Lewis arrive vers 16h15, avec son air d’oiseau taciturne, le même qu’il se donne dans ses BD. Il est sympa, bien qu’un peu intimidant car il a pas toujours l’air commode – et puis il a l’humour pince-sans-rire qu’on lui connaît :-)… En plus, mon problème, quand je suis devant quelqu’un que j’aime / admire, c’est que je deviens très bête et que je ne sais pas trop quoi dire et pire encore, je souris en tremblottant et j’ai la bouche qui devient toute sèche, ce qui est un peu compliqué pour parler en ayant l’air intelligent. Ou avoir l’air intelligent tout court. Et il n’y a rien de plus désespérant que de sentir idiot devant quelqu’un qu’on admire. ‘fin bon.

Avec Lewis, les dédicaces, ça va vite. Il dessine tout au stylo, à main levée et avec une rapidité hallucinante quand il s’agit des personnages de Lapinot ! C’est fascinant de le regarder.
Voici les deux magnifiques dessins qu’il m’a faits :


Richard Mammouth, mon personnage préféré, le type de mauvaise foi, chiant, immature, despotique, pénible MAIS attachant et drôle dans son côté hyper énervant et insupportable. Et en plus, c’est un chat ! Lewis m’a dit qu’il espérait pouvoir développer quelque chose autour de ce personnage seul – maintenant qu’il a tué Lapinot (et qu’a priori, il ne le fera JAMAIS revivre, ou alors “uniquement pour me faire de l’argent et ça sera mauvais signe”). Je suis enthousiasmée par cette nouvelle et attends avec fébrilité la parution d’un album centré uniquement autour de ce sacripant de Richard !
Après cette dédicace, je file chercher Berberian. Introuvable. Au stand Fnac, où il devrait dédicacer, on m’indique qu’il s’est installé ailleurs, là-bas, “en face”. C’est où en face ? Le seul stand que je vois, c’est un stand de “BD Jazz” avec effectivement Loustal qui dessine. Mais Berberian, je n’ai aucune idée de ce à quoi il ressemble et là, de ce côté, y’a trop de monde pour que je voie qui c’est.
Direction Guarnido. C’est l’enfer par là-bas. Il est déjà 17h et ils sont plus de quarante à attendre !!! Aucune chance.
Vite, les Jouvray. Devant moi, seulement une grosse quinzaine de personnes… beaucoup plus réalisable que Guarnido. Je m’installe, je discute un peu avec la dame qui vient pour son fils (?) et qui me fait penser à la maman de Matt. Comme dans l’autre file, on se met à parler avec les voisins, c’est convivial comme tout. Enfin, au bout d’un loooooong moment, j’arrive devant Jérôme Jouvray (qui s’applique pour ses dédicaces), quelques instants après qu’Olivier, le scénariste est malheureusement parti. Mais Jérôme a une bonne tête et son fils est rigolo.
Je lui ai demandé de me dessiner Dieu ET Lincoln, la dédicace est mignonne mais il a fait franchement mieux avant moi…

Je dois avouer que toutes mes dédicaces (sauf celles de Lewis) me semblent un peu en deça d’autres que j’ai pu voir – et souvent juste avant moi ! -, mais là, c’est mon côté insatisfait et mochement envieux qui s’exprime. Cela dit et c’est vrai, je suis tout de même ravie et enchantée de ce que j’ai pu avoir et je suis encore, deux jours après, sur un petit nuage de bonheur (il m’en faut peu, je sais, je sais…)
Donc Jouvray, c’est fait. Trois albums dédicacés en plus de quatre heures de présence. Pouf pouf. Je cours de nouveau vers Guarnido. Toujours du monde, mais le nombre de fans semble se stabiliser. Pensant que c’est mort pour lui, je décide de me remettre à la recherche de Berberian.
“Charlie ? Alors, il est où mon Charlie !” : à l’accueil, une dame très gentille, qui semble bien aimer “son Charlie”, m’indique qu’il est vers le stand de Lewis, chez Planète Livre. J’y cours. Je fais le tour des dessinateurs, à l’extérieur, à l’intérieur des stands. Rien qui ressemble à du Berberian. Putainfaitchier.
Je retourne à l’accueil. “Ah ! Mais non, attendez, je vous dis des bêtises ! Il est au stand de la Fnac !” Désespérée, je m’énerve à voix haute : “Je cherche Berberian !”, un mec se retourne et me dit : “Moi aussi je le cherche depuis tout à l’heure !”
Je retourne au stand Fnac, épuisée. L’heure tourne. Bordeldemerde. Rebelote. Le tour des dessinateurs, à l’extérieur et à l’intérieur. Mais non bon sang, il est pas là, Berberian !!! Une vendeuse me dit : “Mais si, mais il est allé dédicacer ailleurs : là-bas !” Mais oùùùùùùùùùùù là-bas ????!!!
Finalement, le seul stand dont je n’ai pas fait le tour correctement, c’est le stand de “BD Jazz” de la maison d’édition Nocturne. Je m’approche, pas fastoche de voir par-dessus l’épaule des gens quand on fait 1,58m. Il ne me reste qu’un côté à explorer.
BINGO !!!!!
Il est là !! Charles Berberian en chair et en os !! Je m’approche un peu plus. En fait, il ne reste plus que deux personnes devant moi. Et là ! Coup de massue : “Après moi, il arrête”. Le mec de devant vient de me lâcher ça, sans plus de façon. Déjà ? Eh ouais, c’est la fin de journée de Charlie ! Et rien n’y fera. “J’ai passé la journée à vous chercher !”, je m’écrie spontanément dans sa direction.
Le Charlie en question lève alors les yeux vers moi. “Ils exagèrent à la Fnac, je leur avais dit que j’étais ici, ils le savaient !”
Là. BAM ! Coup de foudre instantané. Imaginez un mix entre la grâce de dandy élégant d’Adrien Brody, la virilité ténébreuse d’Al Pacino et la sensibilité poético-sensuelo-romantico-jazzy d’André Manoukian (il a le même genre de voix) avec un petit côté intellectuel juif new-yorkais (enfin, ça, c’est ma vision ^^) et vous aurez le portrait très très grossier de Charles Berberian, séduisant presque-quinquagénaire, à la voix douce, au regard troublant et au sourire chavirant.
Mon Dieu. Je suis amoureuse.
“J’ai fini. Revenez demain”, me dit-il avec un sourire renversant qui ferait fondre la plus frigide des banquises.
Mais heuh. J’avais pas spécialement l’intention de revenir le lendemain, moi.
“D’accord”, je fais machinalement, complètement sous le charme. Et là, je sais que je reviendrai, plus pour lui que pour la dédicace. “Vous serez là à quelle heure ?”
Berberian se marre : “Ohla, j’en sais rien encore ! Je serai là, quoi !”
Le mec devant moi fait de l’humour : “Ah ouais, mais surtout tu seras où demain ? Ici, là-bas ou à la Fnac ?” Berberian se remarre : “Aaaaaah, ça, ça va pas du tout, j’apprécie pas ce genre de remarques hein, pour la peine, tu vas laisser ta place à la demoiselle !” Un autre mec devant ajoute son grain de sel : “Ah, fallait pas lui dire ça !” Le premier mec, singulièrement susceptible, marmonne : “Pfff, alors là, j’en ai rien à foutre, si ça lui chante, moi j’m’en fous des petits Mickey, hein.”
Charles Berberian, lui, il s’en fout complètement que j’aie passé mon après-midi à le chercher et qu’au moment où je le trouve, il ferme boutique. Il s’est remis à parler à la personne qui est devant lui. Je tourne les talons, sans dire au revoir, à la fois dépitée et déstabilisée.
Je retourne vers Guarnido, l’esprit tout encombré par l’image de Charles Berberian. Je me plante dans la file d’attente, sans espoir particulier. Au bout d’une grosse demi heure, un organisateur s’approche pour nous apprendre que Guarnido va s’arrêter… MAIS qu’il va distribuer un certain nombre de tickets pour le lendemain ! Je récolte le ticket n°23 sur 34.
Voilà donc deux excitantes raisons de revenir après cette première journée géniale : la certitude d’avoir une dédicace de Guarnido et l’espoir de revoir Charles Berberian… Je retourne une dernière fois vers son stand :
“Excusez-moi, je vous harcèle, hein. Mais c’est sûr que vous serez là demain hein ??!! A quelle heure je pourrai vous trouver ?”
“Eh bien, pas avant 15h30. Et cette fois, je serai au stand de la Fnac.”
À suivre…
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